ÉDITORIAL | Sénat : la démission de Modeste Bahati Lukwebo, symptôme d’un malaise politique profond

Par Michel Kasanga

La démission de Modeste Bahati Lukwebo de son poste de Deuxième Vice-président du Sénat n’est pas un simple fait politique isolé. Elle apparaît, à bien des égards, comme l’aboutissement logique d’une prise de position courageuse — ou dérangeante, selon les camps — sur des questions sensibles qui agitent aujourd’hui la République démocratique du Congo.

En affirmant publiquement que « le problème de la RDC n’est pas la Constitution, mais les hommes qui l’appliquent », l’autorité morale de l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo et Alliés (AFDC-A) s’est inscrite à contre-courant d’un débat de plus en plus polarisé autour d’une éventuelle révision constitutionnelle. Une sortie médiatique qui, manifestement, n’a pas laissé indifférent au sein de l’Union sacrée de la Nation, plateforme politique soutenant le Président Félix Tshisekedi.

Faut-il y voir une coïncidence ? Difficile à croire. Dans un environnement politique où les équilibres sont fragiles, la liberté de ton se paie parfois au prix fort. La démission de Bahati, présentée comme un acte volontaire motivé par la recherche de la sérénité, porte en elle les stigmates d’un système où les divergences d’opinion semblent de moins en moins tolérées au sommet de l’État.

L’ironie, et elle est de taille, réside dans le fait que Modeste Bahati Lukwebo devient ainsi la deuxième figure majeure du Grand Kivu à quitter des fonctions de premier plan dans un contexte de pression politique, après Vital Kamerhe. Deux trajectoires différentes, certes, mais un même parfum d’inconfort face à des positions jugées sensibles ou non alignées.

Ce constat soulève une interrogation lourde de conséquences : quel message envoie-t-on à l’opinion nationale, et surtout à nos compatriotes de l’Est du pays ?

Alors que cette région reste en proie à une instabilité persistante, marquée par la présence de groupes armés et de rébellions qui n’hésitent pas à instrumentaliser le sentiment de marginalisation, de telles séquences politiques risquent d’alimenter un narratif dangereux. Celui d’une élite de l’Est progressivement écartée, fragilisée, voire réduite au silence lorsqu’elle exprime des positions divergentes.

Il ne s’agit pas ici de valider les discours des groupes rebelles, encore moins de leur offrir une quelconque légitimité. Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer les perceptions qu’alimentent certaines décisions politiques. En politique, les symboles comptent autant que les actes. Et lorsque deux figures emblématiques d’une même région quittent, successivement, des positions stratégiques dans des circonstances controversées, cela ne peut être perçu comme anodin.

La République démocratique du Congo a plus que jamais besoin de cohésion, d’inclusivité et d’unité dans la diversité de ses expressions politiques. Réduire l’espace du débat, volontairement ou non, revient à fragiliser davantage un édifice déjà soumis à de fortes pressions internes et externes.

La démission de Modeste Bahati Lukwebo doit donc être lue au-delà de sa dimension individuelle. Elle interpelle sur la qualité du débat démocratique, sur la gestion des divergences au sein de la majorité, mais aussi sur la capacité du système politique congolais à intégrer toutes les sensibilités sans exclusion.

Car au fond, la vraie question reste entière : peut-on construire une nation forte en donnant le sentiment — fondé ou non — que certaines voix comptent moins que d’autres ?

Dans le contexte actuel, la réponse à cette question engage bien plus que des carrières politiques. Elle engage l’avenir même de la cohésion nationale.

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